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Je prends la vie qui entoure les gens en photos
Il paraît qu'il faut se présenter. Alors autant commencer par la phrase la plus honnête que j'aie trouvée sur mon travail : je prends la vie qui entoure les gens en photos.
Pas les gens eux-mêmes. Ce qu'il y a autour. Les rues qu'ils traversent tous les jours sans les regarder, les façades devant lesquelles ils passent, la lumière qui tombe sur un mur à une heure précise et qui n'y sera plus demain. Je m'appelle Corentin Godefroy Morlet, je suis né à Rouen en 1998 et j'habite toujours à côté. C'est là que tout a commencé, et c'est encore largement de là que je photographie.
Un club de kayak, une page Facebook et un Canon
Mon tout premier appareil, c'était un boîtier argentique pour enfant, rouge et jaune, du genre de ceux qu'on offre à Noël sans imaginer une seconde ce que ça va déclencher. Mon seul souvenir précis avec lui, c'est un mariage. J'ai grandi, j'ai fait des photos avec une tablette (le rendu était atroce, mais je ne le savais pas encore), et puis il y a eu le kayak.
J'ai passé des années dans un club de kayak à Rouen. J'ai fait beaucoup d'associatif, j'ai participé à des compétitions sans jamais être très fort, et surtout j'ai découvert que je préférais être sur la berge avec un appareil qu'assis dans un bateau. J'ai acheté un Canon 1100D, puis un 700D. Je photographiais les sportifs par centaines. Aujourd'hui je travaille avec un Sony α7 IV, mais je pourrais tout aussi bien reprendre le 1100D : le matériel ne fait pas le photographe, et certaines de mes images les plus fortes sont sorties de ce petit boîtier d'entrée de gamme.
Ces photos, je les publiais sur une page Facebook appelée Picture Room TV. Avec le temps, plusieurs photographes s'y sont greffés et chacun y déposait ses images de compétition. Le kayak est un sport peu médiatisé : pour beaucoup de licenciés, c'était la seule occasion d'avoir une vraie photo d'eux en action. Ce n'était pas de l'art, c'était un service rendu à une communauté. Mais c'est là que j'ai appris à cadrer vite, à trier beaucoup, et à comprendre qu'une photo qu'on donne à quelqu'un a une valeur qui n'a rien à voir avec sa qualité technique.
Je n'ai jamais eu de professeur. Mes parents m'ont accompagné, m'ont acheté du matériel quand j'en demandais, mais ne m'ont jamais poussé ni initié. J'ai tout appris seul, et ça se voit : tout n'est pas parfait chez moi, et je préfère l'assumer que le cacher.
D'ailleurs, si vous voulez une anecdote : au mariage d'un de mes oncles, j'ai fait des photos dans mon coin avec mon 1100D, sans rien demander à personne. Elles étaient meilleures que celles de la photographe qui avait été payée pour l'occasion. Pas un peu meilleures ; vraiment meilleures. Ça date, ça me fait toujours rire, et ça ne m'a pas convaincu pour autant.
Parce que voilà le truc : après des milliers de photos et malgré une boutique en ligne, je ne suis toujours pas certain d'être photographe. Je ne sais pas si ça viendra un jour. Ça ne m'empêche pas de continuer.
Pourquoi le noir et blanc, pourquoi les murs plutôt que les visages
Le noir et blanc, c'est le contraste. C'est aussi simple que ça. Et contrairement à ce qu'on croit souvent, je ne l'utilise pas pour faire ancien : je trouve au contraire que le noir et blanc est ce qu'il y a de plus moderne en photographie. Il enlève le bruit, il ne garde que la structure, la lumière et l'intention.
Ma référence, c'est Vivian Maier. Elle photographiait les gens dans la rue ; moi je photographie la rue elle-même. Il y a eu une époque où je voulais être architecte, et je crois que ça n'est jamais complètement parti. Les angles, les reflets, la façon dont un bâtiment découpe le ciel, tout ça m'attrape avant les visages. C'est exactement ce que je cherchais avec « Flèche gothique » à Strasbourg, ou avec « Par la fenêtre », où une façade n'apparaît qu'à travers les meneaux sombres d'une fenêtre.
Mais ce n'est pas de l'architecture au sens documentaire. Ce qui m'intéresse, ce sont les endroits où les gens vivent. Les rues normales, la vie normale, la simplicité. Je visite beaucoup de petites villes exprès. Et il y a un sujet qui prend de plus en plus de place dans mon travail : la désertification des petites villes, en Normandie particulièrement. Les rideaux baissés, les centres qui se vident, ce qui reste quand l'activité s'en va. Une mairie de village, un bac qui traverse la Seine, une maison d'angle à Villequier : ce sont des images de rien, et c'est précisément pour ça que je les fais.
Je suis quelqu'un d'assez politisé, l'injustice me met en colère, et photographier ce qui entoure les gens n'est pas un choix neutre pour moi. J'aimerais aller beaucoup plus loin sur ce terrain-là.
Le reste de ce qui me nourrit n'a souvent rien à voir avec la photo : Turner et Monet pour la lumière, La Grande Vague de Kanagawa et Nighthawks de Hopper, Victor Hugo, Benjamin Alire Sáenz et son Aristote et Dante découvrent les secrets de l'univers, Dune, le cinéma de Denis Villeneuve avec Premier Contact en tête. Le cinéma m'émerveille. L'espace aussi.
Comment je travaille : une balade, et c'est tout
Il n'y a pas de repérage. Pas de plan. Pas d'heure calculée.
Une sortie photo chez moi, c'est une balade. Je marche dans des rues que je ne connais pas, je découvre la ville en même temps que je la photographie, et je m'arrête quand quelque chose m'arrête. La lumière, un reflet, un angle. Il m'arrive de préparer une liste d'endroits quand je pars dans un pays ou une grande ville que je ne connais pas du tout, et encore, ce n'est même pas systématique. Je ne suis jamais seul pendant ces sorties, toujours accompagné.
Ce que je fuis, c'est la photo calculée. Attendre un coucher de soleil parce qu'on sait que le 14 du mois à 19h12 le soleil sera exactement à cet endroit, très peu pour moi. Ces images sont belles et elles ne racontent rien ; elles ont surtout déjà été prises mille fois par mille personnes au même endroit. Une photo, pour moi, c'est un instant précis, qui n'appartient qu'à ce moment-là. Préparer l'instant, c'est le contredire. Une silhouette qui passe, comme dans « Hoodie » ou « L'Amour », ne repassera jamais deux fois de la même façon.
Ça vaut aussi pour l'IA générative, que je n'aime pas. Cela dit, elle ne menace pas vraiment ce que je fais : une IA ne produira jamais une image qui a eu lieu, un moment qui a existé, une histoire qui appartient à quelqu'un.
Le tri, en revanche, est brutal. Je prends souvent cinq ou dix fois la même scène, et sur tout ce que je ramène, je garde peut-être dix images, souvent moins. Parfois une photo n'est pas parfaite techniquement mais dégage exactement ce que je voulais : je la garde quand même. Ensuite vient le développement, où presque tout bascule en noir et blanc et où l'image s'éloigne beaucoup du fichier sorti du boîtier. Entre la prise de vue et la mise en vente, il s'écoule quelques jours à quelques semaines.
Il y a aussi les photos que je ne prends pas. Il m'arrive de voir quelque chose dans le viseur, de trouver ça juste, et de ne pas déclencher. Cette image-là reste pour moi.
Trente exemplaires, et un mur
Chaque tirage est édité à 30 exemplaires maximum. C'est le plafond légal en France pour une œuvre photographique en édition limitée, et il correspond exactement à ma façon de voir les choses : l'instant n'a eu lieu qu'une fois, l'image ne doit pas exister en quantité illimitée. Chaque tirage part avec son certificat d'authenticité.
Comment ça se passe concrètement
Je travaille avec un imprimeur, je réceptionne les tirages, je les contrôle et je les expédie moi-même, avec le certificat d'authenticité. Tout le reste - les photos, le site, les réseaux, l'administratif, le graphisme - c'est moi, seul.
Pourquoi vendre, plutôt que de rester dans mon coin ? Parce qu'il faut bien faire quelque chose de sa vie, que je fais de la photo depuis longtemps, et que l'idée que mes images finissent ailleurs que sur un disque dur me plaît. Une photo sur un écran passe ; une photo au mur reste. Elle habille une pièce, elle rend un mur blanc utile et structuré, et elle est encore là le lendemain.
Ce que j'espère, très sincèrement, c'est qu'un de mes tirages se retrouve dans une maison heureuse, chez des gens heureux, et qu'il y ajoute quelque chose. Qu'il les fasse voyager un peu, depuis leur salon.
Et maintenant
Je me demande tous les jours si je fais ce qu'il faut et si c'est bien. Je suppose que c'est le lot de tous ceux qui travaillent seuls. La boutique évolue : elle prendra bientôt le nom de Studio Nuage Orange, et Corentin GMT restera comme signature sur les tirages photo.
En attendant, il y a les collections. Strasbourg, que je trouve particulièrement réussie, avec ses toits empilés et son grès rose que le noir et blanc transforme complètement. Paris, où se trouve ma photo préférée. Et la Normandie - Dieppe, La Bouille, Villequier, Mers-les-Bains - qui n'a pas fini de m'occuper.
Si ce que vous venez de lire vous parle, le mieux est encore de venir voir les images.
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